Publié en Juillet 2006
Le site consacré aux chroniques de films DVDrama propose une preview du projet cinématographique de Marilyn Manson, Phantasmagoria.
Article paru en juillet 2006
Dans son premier long métrage Phantasmagoria - The Visions of Lewis Carroll, Marilyn Manson incarne Lewis Carroll et désire revenir à l'horreur traditionnelle. Le genre de projet ambitieux sur le papier qui pourrait se muer à l'écran en uppercut.
Ce n'est pas une nouvelle: Marilyn Manson aime et a toujours aimé le cinéma. Cela se voit jusque dans ses influences artistiques. Pour la première fois, il passe à l'acte et sera devant et derrière la caméra en incarnant le rôle-titre de Lewis Carroll. Cette première fiction co-écrite avec Anthony Silva et produite par Geoffrey Cox se situera aux croisements du biopic (la vie de l'auteur, ses obsessions...) et d'un poème écrit par Marilyn Manson baptisé Phantasmagoria. Comme Terry Gilliam qui, récemment avec Tideland a proposé un mélange curieux entre Psychose et Alice aux pays des merveilles, Marilyn Manson conte revisiter l'histoire en adoptant un ton personnel cinquante ans après Disney. Le mésestimé dessin animé était un hymne au songe qui de manière souterraine parlait de la beauté cachée du monde, de la folie ordinaire, du sentiment d'exclusion comme de perte et flirtait élégamment avec le cauchemar éveillé. Les images étaient tellement puissantes qu'avec un regard enfantin, il pouvait laisser un souvenir tenace et malaisant et se transformer en film d'horreur. Quand on le regarde au second degré, l'humour barge prend le dessus que ce soit dans les dialogues de sourds, les allusions, les personnages irrationnels et l'intrigue alinéaire et irracontable. En somme, un délice d'inventivité, de drôlerie et d'angoisse sourde qui demeure une source d'inspiration inépuisable pour tous les cinéastes ès-horreur.
Cette influence, Michele Soavi l'a revendiquée sur tous ses films, même sur son dernier Arrivederci amore ciao, polar ténébreux qui emprunte la même structure narrative où la grandeur et la décadence se cherchent joliment des noises: "D’une certaine façon, lorsqu’ils enchaînent les films, tous les réalisateurs répètent inconsciemment ou non le même film. Fellini a fait une myriade de films mais quand on regarde bien, ils reposent quasiment tous sur les mêmes fondations. Alice aux pays des merveilles a toujours été l’une de mes principales inspirations pour tous mes films, parce que j’aime cette histoire depuis que je suis tout petit. En réalité, c’est la seule qui offre l’opportunité à un enfant de développer son imaginaire et sa folie. Comme beaucoup d’enfants à cet âge (je devais avoir sept ans), je n’avais qu’une envie, c’était de me réfugier dans un monde parallèle. C’est toujours un moyen de s’échapper d’une réalité ennuyeuse ainsi qu’une invitation au rêve. Le fait que le personnage principal soit une petite fille est intéressant parce que cela renforce sa fragilité et sa peur d’un monde profane. Que ce soit dans Bloody Bird ou Arrivederci, amore, ciao, je me suis inspiré de ce personnage.". Manson aurait certainement acquiescé aux propos du maître transalpin.
Pendant que Manson monte son projet, d'autres proposent des idées étrangement similaires: Marcus Nispel désire réaliser Alice, une adaptation du jeu video American McGee's Alice avec dans le rôle principal Sarah Michelle Gellar dont les contours paraissent quasi-similaires. De quoi s'inquiéter ? Non. L'architecture du film de Marilyn Manson s'annonce plus complexe qu'une simple transposition de l'intrigue. L'artiste confie: "Le récit s'articulera sur une période de la vie de Lewis Carroll où tout était éclaté. L'univers sera schizophrène et s'inscrira dans la mouvance de Docteur Jekyll and Mister Hyde. Contrairement aux apparences, le récit sera très factuel et basé sur des faits pragmatiques". Ne pas confondre deux projets similaires: à l'origine, Manson, la plus belle créature que l'on connaisse, devait initialement interpréter La Reine de Coeur dans Living in neon dreams de Jeremy Tarr, une adaptation d'Alice aux Pays des Merveilles. Le projet n'a finalement pas abouti mais le chanteur a décidé de ne pas en rester là et de se lancer dans la réalisation d'un long métrage indirectement lié.
A l'instar de son ami Alejandro Jodorowsky qui galère toujours pour trouver le budget nécessaire pour financer son prochain film ultra-ambitieux, Marilyn désirait une somme avoisinant les 4,2 millions de dollars pour financer la production de son opus. Ce n'était pas gagné mais son opiniâtreté l'a poussé à franchir des limites: c'est un projet qui lui tient vraiment à coeur et dont il se sent proche. Pendant un an, il en a peaufiné l'univers artistique en travaillant le maquillage, les costumes et la bande-son. Depuis, le film a bien avancé: le mannequin Lily Cole jouera le rôle d'Alice, Angelina Jolie a été contactée pour incarner la Reine de Coeur mais rien n'a été confirmé, pas même par Manson qui aimerait également que Johnny Depp fasse partie de l'aventure, sans doute pour ce qu'il représente en tant qu'image publique: l'Edward aux mains d'argent incompris: "Dans moins de deux semaines, je pars pour la France pour commencer le film et peut-être je parviendrais à convaincre Johnny de jouer dedans. De toute manière, je pense que je vais lui forcer la main". Comment compte-t-il lui vendre le projet? "En buvant de l'absinthe avec lui". Tilda Swinton qui pour l'heure continue de soutenir Béla Tarr dans son adaptation impossible de L'homme de Londres et Evan Rachel Wood, vue notamment dans Thirteen, rejoindront le casting.
Les influences de Marilyn Manson sont vastes: il cite Roman Polanski et Ingmar Bergman dont il est un fan absolu (et il a bien raison !). Son film d'horreur devrait se situer aux antipodes des codes du genre actuellement en vigueur: "Je veux être atypique en paraissant traditionnel dans mes choix artistiques. Je désire suivre une vieille tradition de films d'horreur pour que les gens voient autre chose que ce qu'ils ont l'habitude voir aujourd'hui. On peut être moderne tout en usant de ficelles plus classiques voire traditionnelles. Je pense notamment à Hitchkock par exemple dont les films demeurent aujourd'hui encore modernes. De manière générale, je reste persuadé que les spectateurs sont trop habitués aux effets spéciaux sophistiqués. En cela, ce sera un magicien qui s'en occupera". Pas de doute qu'il parvienne à réaliser son premier long métrage tant Manson est un être cinégénique et cinéphile: il a notamment décelé chez Jorodowsky un style avant-gardiste dont il a repris quelques idées avant tout le monde.
Rencontré à Cannes, le réalisateur de Santa Sangre se souvient encore de leur première rencontre: "Tout a commencé un matin, c’est lui qui m’a appelé. Je ne le connaissais que par ses extravagances. Avec un monstre pareil, on ne peut que faire du cinéma. Il me dit qu’il adore La Montagne Sacrée, que ça l’inspire pour son look, ses clips et ses chansons et qu’il aimerait rendre hommage à ce film. Au fil de la conversation, il voulait que je vienne travailler avec lui. Il m’a invité à ses concerts à New York, à Paris. J’ai commencé à le cerner. C’est quelqu’un de respectueux, poli, intelligent. La chose bizarre avec lui, c’est qu’il est toujours maquillé. L’autre fois, je l’ai invité au restaurant, il était encore maquillé et les gens étaient comme des fous autour de lui. Ils le regardaient comme une belle créature. Même le jour de son mariage, il était maquillé. Je ne sais même pas si sa femme a couché avec lui lorsqu’il était démaquillé. Je suis sûr qu’il ne s’est jamais montré à nu même dans les moments intimes (...) Il a enterré son père au Mexique qui alors portait un masque bleu de démon. Son père a lui aussi vécu avec un masque. Et ce qui était beau, c’est lorsque Marilyn a embrassé son père, ils étaient masqués tous les deux. On n’a jamais vu son vrai visage. Après tout, dans la vie de tous les jours, tout le monde est masqué. On ne voit que la surface des gens sans connaître leur profondeur."
Hier, considéré comme un rebelle responsable des atrocités engendrées par les enfants de l'oncle Sam (Michael Moore a eu l'intelligence dans Bowling for Colombine de lui donner la parole et lui laisser asséner une cruelle vérité); aujourd'hui, Marilyn Manson est devenu une bête de festival: on pouvait notamment le croiser au Marché du film au festival de Berlin ou encore au dernier festival de Cannes lors de la soirée Southland Tales. David Lynch s'est approché de Marilyn pour lui donner un cameo dans Lost Highway; par ailleurs, il désirait construire une série autour de son personnage. Projet hélas voué à l'échec ! Mais Asia Argento a compris l'importance de Marilyn comédien en lui proposant un rôle bref et marquant dans Le livre de Jérémie où débarrassé de tout vernis spectaculaire, il est filmé à nu et révèle dès son apparition une sensibilité que peu lui soupçonnait. Son premier film pourrait assurément être à son image: corrosif, paradoxal et surprenant.
Article paru en juillet 2006